La Chouannerie dans le district de Mortain : raser les arbres et les haies ?

Il y a cent ans, Hyppolite Sauvage[1], maître historien du Mortainais, s’éteignait à Neuilly tandis que Victor Gastebois[2], son émule et obligé, s’engageait dans la Première Guerre mondiale comme capitaine d’infanterie.
On ne saurait trop insister sur l’apport considérable que ces deux hommes livrèrent à l’histoire du Val de Mortain, ce que Victor Gastebois appelait sa « petite patrie » et Hyppolite Sauvage, « mon cher pays ».

Longtemps restées privées, les archives personnelles de Victor Gastebois sont depuis une dizaine d’années versées régulièrement aux Archives départementales de la Manche et forment le fonds 134 J : pas moins de quarante-et-un cartons dans lesquels sommeillent archives originales, copies d’actes, correspondances, travaux aboutis et papiers personnels, le tout s’échelonnant du XVIe siècle aux années 1930.
L’intérêt de ce fonds est considérable à plus d’un titre. Il permet l’accès à nombre de documents originaux ayant de fait échappé à la destruction des Archives départementales les 6 et 7 juin 1944 mais surtout il met en lumière la coopération historienne entre Hyppolite Sauvage et Victor Gastebois au sein d’une précieuse et constante correspondance entre les deux hommes.

Le document proposé est issu de ce formidable fonds et concerne un épisode de la Chouannerie dans le district de Mortain[3].

La Chouannerie dans le district de Mortain : raser les arbres et les haies ?
L’idée de raser les haies du bocage normand afin de provoquer l’inconfort et l’anéantissement des Chouans a connu durant la période révolutionnaire de multiples réticences de la part des autorités locales. Plus curieusement, il en fut de même de la part des généraux républicains en poste dans les casernements. Cependant, dans le district de Mortain, les avis des généraux Krieg et Regnier sur le sujet s’opposèrent…

Le 3 vendémiaire an III[4], Boursault et Bollet, représentants du peuple en mission, arrêtent depuis Nantes « l’abattis des arbres et des haies dans la distance de cent toises au bord des chemins[5] ». Cet arrêté concerne les départements dépendant de l’armée des côtes de Brest mais aussi celle de Cherbourg dont les actuels départements de la Manche, du Calvados, de l’Orne et de la Sarthe. Le district de Mortain est donc directement concerné.

À cette date, le district de Mortain est une zone de tensions multiples : messes nocturnes, assassinats de maires et petites échauffourées entre Chouans et Républicains. Les Chouans, encore peu organisés, bénéficient néanmoins de la modération des autorités qui, à l’exception de quelques zélés patriotes, prêchent la pondération face à ces périls naissants.

La lettre du général Regnier, qui intervient cinq mois après l’arrêté précédemment cité, sonne comme une tentative tardive de faire appliquer la loi. En réalité, dès le mois d’octobre 1794, le général Krieg, général de division cantonné à Mortain, avait vivement protesté contre l’exécution des ordres de Boursault et Bollet :

[…] J’ignore qui peut vous avoir proposé l’arrêté sur l’abattis des bois et haies dans ces cantons-ci ; cet homme, sûrement, ne connaissait pas le pays.
Ce qui est certain, c’est que, si par la force on avait exigé son exécution au pied de la lettre, tout le pays se serait révolté, et sans que cela eût opéré le moindre bien pour la chose publique, mais bien le contraire, même militairement parlant, surtout dans cette saison-ci.
Je suis parvenu à faire aux habitants un premier pas vers l’obéissance à la loi : ils ont ouvert et ouvrent encore, sur les deux côtés de toutes les routes, un passage de dix pieds de large pour tous les enclos avoisinant les chemins, afin qu’on puisse y passer avec des voitures ; ceci suffira, en attendant, pour les communications entre les troupes répandues dans ces contrées.
[6]

 Malheureusement, l’optimisme du général Krieg va être battu en brèche : le 2 janvier 1795, François Guesdon, agent national du district de Mortain, expose au Comité de Salut Public les faits suivants : « Les Chouans […] coupent les arbres de la liberté, pillent et assassinent les meilleurs patriotes, et surtout les fonctionnaires publics.[7] »
Pour le général Regnier, jacobin notoire et général de la brigade de Saint-Hilaire-du-Harcouët, l’occasion est idéale pour relancer ardemment l’idée d’abattre les arbres et les haies de la contrée :

Du Quartier Général de Hilaire-Harcouët, le 18 Pluviôse, l’an 3[8] de la République Française, une et indivisible[9].
Le Général de Brigade REGNIER
[10] commandant la 10ième et 11ième Division aux administrateurs du District de Mortain[11].

Citoyens,
La pardon offert par la Convention nationale aux Chouans
[12] qui sans cesse désolent ces contrées n’ayant pas été suivi d’un retour sincère et les assassinats continuant, je vais poursuivre vigoureusement ces scélérats partout où ils se trouvent. Pour le faire avec succès, il est absolument nécessaire que toutes les pièces de terre qui donnent sur les routes soient ouvertes, de manière à ce que six cavaliers puissent y entrer de front et que dans toutes ces pièces il y ait pareille ouverture afin qu’elles se communiquent. Les haies et broussailles à droite et à gauche des routes doivent être coupées et enlevées afin que de tous côtés l’on puisse découvrir l’ennemi à cent toises au moins des routes. Je vous invite, administrateurs, à donner les ordres les plus précis à toutes les communes de votre arrondissement pour qu’elles ouvrent leurs champs, coupent et enlèvent les bois de sur ces fossés et que chacune tienne un local prêt pour y reposer les troupes qui va être nuit et jour en marche. Il est temps que les bons citoyens ne forment qu’un faisceau et se réunissent pour féconder l’ardeur des défenseurs de la patrie et de tourner de dessus de ces malheureuses contrées un fléau qui depuis longtemps les affligent.
Si la patrie reconnaissante réclame le bras de ses valeureux enfants, elle veut aussi récompenser leur zèle et leur mérite. Fort de votre civisme et de l’amour de vos devoirs, j’espère que sous une décade
[13] à compter du jour de votre réquisition aux communes, les chemins seront appropriés de la manière que je vous indique et un local préparé dans chacune d’elles pour y reposer la troupe. Elle n’attend que ces dispositions pour se mettre en marche. De ces mesures que je crois sages et réfléchies dépendent l’anéantissement des chouans et le bonheur et la tranquillité de nos concitoyens.
Accusez-moi réception.

Salut et fraternité,
REGNIER

Il est difficile d’affirmer si les autorités du district de Mortain portèrent véritablement attention à cette lettre et si certaines communes commencèrent les travaux prescrits. Le général Krieg étant toujours en poste à Mortain quand Regnier rédige sa lettre, on serait tenté de croire qu’elle ne fut pas suivie de faits concrets.

Cependant, loin d’apaiser les tensions locales, la modération du général Krieg et des administrateurs n’empêcheront pas le district de Mortain de s’embraser dès le mois d’août 1795 dans une véritable guerre dont les combats du Mesnil-Tôve, de Villechien, du Petit-Celland et l’incendie du Teilleul sont les plus marquants.

[1] Hyppolite Sauvage (Mortain, 1823-Neuilly, 1914)
[2] Victor Gastebois (Martigny, 1871-Versailles, 1938)
[3] La lettre dont nous proposons la transcription est issue du fond 134 J, carton n° 41 et classée dans un micro-dossier « Révolution » établi par les soins du petit-fils de Victor Gastebois.
[4] 24 septembre 1794.
[5] La toise équivalait à six pieds, c’est-à-dire environ 1,80 m.
[6] Lettre du général Krieg au ministre de la Guerre du 5 Brumaire an IV (Félix Jourdan, La chouannerie dans l’Avranchin, 1907, t. 2).
[7] Jean-Julien-Michel Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, par un officier supérieur de l’armée de Vendée (Paris, 1825).
[8] 6 février 1795.
[9] Comme plusieurs communes du district de Mortain, Saint-Hilaire-du-Harcouët changea de nom pendant la période révolutionnaire, le but recherché étant la suppression des connotations religieuses et/ou féodales.
Le cantonnement d’Hilaire-Harcouët est en place depuis trois mois quand Regnier rédige sa lettre.
[10] Pierre-François-Joseph Regnier, général de brigade, dirigea le siège de Granville (14 novembre 1793) et exprima des opinions jacobines très poussées.
[11] À cette date, les administrateurs du district de Mortain sont : François Guesdon (agent national), Michel-Jean Champs, André Jammes, Jean-Baptiste Moulin, Julien Touroul (membres du Directoire), Charles Bécherel, M. Hirbec, Guillaume de Brécey, Julien Esnou, Guillaume Cœuret, M. Julien, M. Caudin et Charles Marie (membres du Conseil du district).
[12] Regnier fait ici référence à deux lois d’amnistie, celles du 12 Frimaire an III (2 décembre 1794) et 29 Nivôse an III (18 janvier 1795), « accordées aux rebelles de la Vendée ou Chouans qui déposeraient leurs armes ».
[13] Pendant la Révolution, la décade désignait une période de dix jours remplaçant la semaine du calendrier grégorien.

Document proposé par David Lemoussu

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