Quatre photographies de mariage dans l’Avranchin, fin XIXe-début XXe siècle

Dans cette nouvelle livraison de documents inédits sur l’histoire de l’Avranchin et du Mortainais, nous avons décidé de publier des documents iconographiques. Le hasard a voulu que le nouveau propriétaire de la maison qu’occupait notre ancien trésorier, Gaston Dorrière, ait retrouvé des photos anciennes de la famille de celui-ci. Parmi elles, nous avons sélectionné quatre photos de mariage illustrant quelques aspects de l’évolution de la société rurale, des dernières décennies du XIXe siècle aux années suivant la première guerre mondiale. La datation est difficile à déterminer puisque les photos ne sont pas datées : on ne peut se fier qu’au nom des photographes et à leur période d’activité. Gaston Dorrière était né à La Mancellière (commune-canton d’Isigny-le-Buat) et il est fort probable que les personnes présentes sur ces photos soient des habitants de la région d’Isigny ou, en tout cas du sud de la Manche. Si, parmi nos lecteurs, certains avaient des renseignements complémentaires à nous communiquer, nous serions très heureux de les porter à la connaissance des lecteurs de la Revue.

Elle est réalisée par Émile Dubreuil, photographe à Brécey[1]. C’est la photo la plus ancienne : les habits des enfants évoquent la fin du Second Empire ou les débuts de la Troisième République, mais elle ne peut dater que de la fin du XIXe siècle, la mode n’étant pas datée de la même façon à Paris et dans les provinces.. C’est une photo d’un mariage rural très simple, un petit groupe d’une quarantaine de personnes, manifestement la famille élargie, si l’on excepte les deux cuisiniers ou serveurs en tablier blanc. Ils posent devant une maison à pans de bois et toit de chaume, une petite maison d’habitation semble-t-il. À droite, on distingue le verger.
Presque tous les hommes sont en « blaude[2] » y compris le marié. Deux femmes assises sur la droite portent des bonnets ou bonnettes à gorgère[3]. La mariée et une autre jeune femme debout à gauche portent un bonnet monté à gorgère et volants tuyautés[4]. Pour la mariée on distingue mal, car il y a un grand blanc où doivent se mêler large nœud et bouquet, et des fleurs d’oranger par le devant. En tout cas la mariée est habillée tout en noir. Marié et mariée se tiennent par la main, mais ils ne sont pas au centre de la photo. Les invités portent aussi un brin de fleur d’oranger[5] à la boutonnière. Détail curieux : l’un des hommes tient une cigarette entre ses doigts !

Elle est aussi l’œuvre du même photographe, qui a cette fois-ci son nom imprimé dans le carton. Elle peut dater des premières années du XXe siècle. Le groupe est plus nombreux (une soixantaine) et pose devant un bâtiment agricole recouvert de tuiles mécaniques (?). La photo est plus composée : les mariés sont au centre de la photo. On constate surtout une certaine évolution dans le costume ; si les personnes les plus âgées (les parents au premier rang) portent blaudes (pour les hommes) et coiffes (pour les femmes), on remarque qu’un grand nombre d’hommes portent un complet veston et une cravate. Certaines femmes (en particulier aux derniers rangs ont des robes plus modernes. Dans l’assistance, on peut voir un militaire en uniforme du 71e régiment d’infanterie[6] et les serveurs ou cuisiniers avec leur tablier blanc (dont une femme) ; deux de ces derniers servent à boire avec une bouteille, détail que l’on retrouve très fréquemment dans les photos de groupe des années 1900.
La mariée est toujours en noir, mais elle porte un diadème, un long voile blanc et des gants dans sa main. Quant au marié, il détonne un peu sur cette photo. Pour tout dire, il n’a pas l’air d’un paysan. Il pose fièrement, vêtu d’un beau costume trois-pièces, arbore une chaîne de montre et porte une médaille[7] ( ?). À sa droite, sont vraisemblablement assis ses parents dont son père qui tient un chapeau melon. On peut penser à une alliance entre deux familles, l’une encore rurale, l’autre déjà de la ville (Brécey ?) et sans doute d’une « classe » sociale différente (marchands de bestiaux ?).

C’est un autre photographe, M. Boudet de Saint-Hilaire-du-Harcouët, qui l’a réalisée. Selon Pierre Lefeuvre[8], il a travaillé de 1909 à 1952. Sur la reproduction il affiche une médaille d’or, signe d’une récompense dans un concours. Elle doit donc dater du début de son activité de photographe. Elle a sans doute été prise à l’entrée de la ferme dans  le chemin d’accès, puisque la réclame pour « Le Petit Journal » que l’on voit à droite sur le pignon du bâtiment à toit de chaume devait être visible de la route. C’est un groupe un peu plus important que sur la photo précédente, mais plus homogène et avec un nombre très élevé d’enfants (19). On note peu de différences dans les costumes : encore quelques blaudes, des coiffes, et les serveurs qui versent à boire. La mariée est toujours en noir, avec une véritable couronne et un long voile blanc ; le marié est en  costume et très figé. Dans l’assistance, on remarque, à l’avant-dernier rang, le violoneux et, à côté de lui, un homme qui porte un parapluie ouvert : pour le protéger ou pour illustrer un dicton ?

Elle est signée de L. Feillet de Saint-Hilaire-du-Harcouët. On est là, manifestement, bien après la guerre de 14 : années 20 ou début des années 30[9]. Près de cent personnes entourent les mariés qui posent devant une belle grange couverte en chaume. Cette fois, il n’y a plus de blaudes, plus de bonnets ; presque tous les hommes ont des complets vestons, certains à larges revers ou même rayés, sauf à l’extrême gauche deux hommes à l’air soumis, qui tiennent leur casquette dans les mains et qui sont apparemment des ouvriers agricoles. Le marié porte un costume croisé, un nœud papillon et tient des gants dans ses mains. La mariée est maintenant tout en blanc, robe longue, coiffure de mariée à la mode, comme un petit bonnet qui enserre la tête et auquel est attaché le voile, et tient un énorme bouquet dans ses mains. On a changé d’époque.

Daniel Levalet, Michelle Chartrain, Yves Murie

[1] Le nom n’est indiqué que par un cachet.
[2] Prononcée « biaude » dans la région.
[3] Pans partant de chaque côté du visage, derrière les oreilles, noués en formant un nœud plat sous le menton.
[4] On parle de bonnets « montés » à cause des trois ou quatre rangs de volants bordés de dentelle, tuyautés et empesés, qui étaient « montés », c’est-à-dire cousus verticalement sur une passe, bandeau de grosse toile ou de sparterie qui enserrait la tête sur le devant ; le fond à l’arrière resserré sur la nuque était généralement en mousseline avec divers entre-deux et quelquefois des fleurs.
[5] Ce sont des boutons artificiels : les boules sont formés de petits morceaux de coton sur tige, trempés dans de la cire.
[6] Observation d’Yves Murie qui précise que ce régiment était basé à Saint-Brieuc.
[7] Serait-ce un ancien combattant et donc une photo prise après la guerre de 1914-1918 ?
[8] Merci à lui pour ces renseignements.
[9] Toujours d’après P. Lefeuvre, ce photographe aurait travaillé dans les années 30.

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