Un passavant de quart-bouillon

Sous l’Ancien Régime, le sel faisait l’objet d’un monopole royal : il était entreposé dans des greniers où la population l’achetait taxé (la gabelle). Mais dans les pays dit « de quart-bouillon », comme la baie du Mont Saint-Michel, les sauniers pouvaient vendre eux-même les trois-quarts de leur production ; les particuliers pouvaient donc aller directement aux salines pour se fournir en sel dit « de pot et salière ». Mais les formalités à remplir sont très contraignantes : il faut posséder, en paticulier, un document divisé en deux parties qu’il faut présenter au bureau de contrôle.

« Les habitants du pays de quart-bouillon […] ne peuvent aller aux salines sans avoir pris un permis (le passavant) au Bureau de la revente dans l’arrondissement de laquelle ils se trouvent […] chaque particulier qui enlève du sel aux salines est ensuite tenu de passer au Bureau des passages pour faire vérifier par les commis de la ferme si les quantités de sel ne sont pas supérieures à celles mentionnées sur son permis portant la signature ou la marque du saunier. Le permis est alors échangé contre un brevet de contrôle. »[1]

Nous avons retrouvé dans les archives municipales de la ville d’Avranches, la partie supérieure d’un tel document (le passavant) que nous reproduisons ci-dessous.

QUART-BOUILLON

s suivis des Registres de Contrôle des Passages / Enlevemens

PASSAVANT pour le Sel de Pot &Salière

BUREAU de Contrôle des Passages de Pontgilbert

COMMIS & GARDES des Fermes du Roi, laissez passer la quantité d’une Ruche de Sel blanc, enlevé sur cheva(l) des Salines de Gisse en vertu du Permis du Bureau d avranches en date du 23 9bre N° 440 cejourd’hui à nous remis par Catherine trochon habitant de la Paroisse de n° de des Champs pour la provision des fin de mois de made de laCorbière habitant de ladite Paroisse distante de ce Bureau de     au domicile de qui ledit Sel sera conduit directement & entre deux soleils, le présent après le pont non valable.

Fait au Bureau de pt Gilbert le vingt trois jour de mois de 9bre mil sept cent soixante quinze à 11 heures avt midi.

Plusieurs observations peuvent être faites au sujet de ce texte. La dénommée Catherine Trochon est allée chercher une ruche de sel, soit l’équivalent de 26 kg. On précise que c’est pour la fin du mois (du 23 au 30, soit une semaine) : on se rend compte de la quantité de sel qui était alors nécessaire pour la conservation des aliments. Elle est au service de Madame de la Corbière : il serait intéressant de rechercher qui était cette dame. On voit aussi que, pour éviter toute fraude, le délai imparti entre l’achat du sel et la « livraison » est très court : la formulation « entre deux soleils » étant particulièrement imagée.
La seule question qui se pose est celle de la localisation des salines. Comme il n’existe pas de lieu-dit appelé Gisse, peut-être faut-il y voir une abréviation de Gisort, prés de Saint-Léonard de Vains. Le bureau de Pont-Gilbert qui était situé juste avant le pont, peut-il avoir été situé dans l’une des quelques maisons anciennes qui bordent encore la rivière ?

Document proposé par Daniel Levalet

[1] Archives nationales GI 87, Extrait des délibérations du 20 septembre 1774 de la Compagnie des fermes. Cité par Alain L’Homer et Charles Piquois, Les anciennes salines. Baie du Mont-Saint-Michel, éd. Siloe, Laval, 2006, p. 83.