Le site de Sougeal

Le samedi 9 avril, malgré la pluie menaçante, quelques quatre-vingts sociétaires se sont retrouvés à Sougeal sur la rive gauche du Couesnon, pour une sortie à la fois historique, architecturale et naturaliste. Le site de Sougeal occupe un plateau granitique culminant à cent mètres qui borde une dépression  occupée par le Couesnon à 6 mètres d’altitude.
La proximité du fleuve explique sans doute la précocité du peuplement de la région, où l’on trouve de nombreux monuments mégalithiques, dont le menhir du Bois-Robert sur le territoire même de la commune.
L’étymologie du nom Sougeal est obscure. Tout au plus peut-on remarquer la fréquence de cette terminaison en -eal dans plusieurs communes de l’ouest (Bréal, Vergeal…). Les formes les plus anciennes semblent être la latinisation hasardeuse d’un toponyme dont la signification n’était plus comprise : « Solus Gallus », le coq solitaire ! Sougeal entre dans l’histoire vers 1060 quand un certain Haimon donne l’église du lieu, celle de « Sande » (Cendres, près de Pontorson) et la moitié de celle de « Sala » (sans doute La Celle au sud de Sougeal), à l’abbaye de Marmoutier qui y fonde un prieuré. Celui-ci a disparu, mais on retrouve sa trace dans le parcellaire au nord de l’église actuelle, là où un bâtiment porte toujours le nom de « Grange du prieuré ».
Sougeal n’est qu’un jalon dans l’expansion territoriale de l’abbaye ligérienne, puisqu’avec l’abbaye-sœur de Saint-Florent de Saumur, elle possédait prieurés, terres et droits à Fougères, à Combourg, et le long de la vallée du Couesnon, l’église d’Antrain, le domaine de Bonnefontaine et le prieuré de Sacey. Cela montre bien que la politique de ces abbayes était aussi économique, en particulier par le contrôle de voies de communication (et le Couesnon en était une importante), sans doute dés l’Antiquité[1].

 Chaleureusement accueillis par le maire de Sougeal M. Chapdelaine, nous avons commencé notre visite par la découverte de l’église Saint-Jean-Baptiste. L’édifice, reconstruit au tournant des années 1838-1840, remplace une précédente église du XVIIe siècle, mais en a conservé certains éléments mobiliers : un tableau représentant le baptême de Jésus et peut-être les boiseries néo-classiques du chœur. La voute lambrissée présente une décoration peinte d’inspiration florale très originale.
La particularité de l’église réside dans sa tour très aérée surnommée « la lanterne des morts ». Il est évident que l’inspiration de l’architecte Anger de la Loriais est à rechercher en Poitou ou en Saintonge, où ce type d’édifice, à échelle plus réduite, se trouve dans les cimetières. On ne sait ce qui a amené le bâtisseur à adapter ce modèle.

Puis, nous avons effectué une promenade dans le village qui est un véritable conservatoire du bâti de l’époque moderne : il conserve, en effet, un très grand nombre de maisons (de petits manoirs à l’origine), de dimensions généralement modestes, datant pour l’essentiel du XVIe siècle, même si beaucoup d’entre elles ont été modifiées au cours des siècles suivants.
Portes rondes, jambages chanfreinés, fenêtres de l’étage surmontés à l’origine d’un fronton triangulaire débordant au-dessus de l’égout du toit, appuis de fenêtres débordants et moulurés, linteaux ornés d’une accolade, telles sont les caractéristiques que l’on retrouve dans toutes ces maisons. On a utilisé le schiste local pour les maçonneries, en réservant le granite aux entourages des ouvertures.
Certaines d’entre elles peuvent conserver des traces d’un habitat plus ancien. Ainsi M. Lefrançois, que nous tenons à remercier, nous a permis de découvrir une petite merveille :  ce qui reste de la chambre haute d’un manoir que François Saint-James date de la fin du Moyen Âge.
Beaucoup d’entre elles présentent également une particularité : la présence sur la façade, d’une petite niche en brique surmontée d’une croix qui abritait, à l’origine, la statue de la Vierge ou d’un saint.

Daniel Levalet

Nous sommes ensuite descendus vers la vallée du Couesnon, à l’observatoire de Villormel, où des membres du Groupe ornithologique normand nous ont permis d’identifier les oiseaux migrateurs des marais.
Les chiffres sur le Couesnon (bassin-versant de 1100 km², sur un parcours de 100 km environ, avec un débit 7,5 m³/s seconde, dont 15% prélevés pour les besoins en eau de l’agglomération rennaise à l’usine de Maizières sur Couesnon) nous montrent un petit fleuve comme il en existe tant dans le Massif armoricain. C’est un fleuve accessible à la marée qui remontait jusqu’à Antrain (l’altitude 5 m NGF correspond à une marée de morte-eau de coefficient 77). Ce fleuve fut entièrement breton, seulement frontalier des duchés de Bretagne et de Normandie sur une dizaine de kilomètres. C’est du fait des travaux de poldérisation de la Baie depuis le XIe siècle par les Bretons, partant de la digue de la Duchesse Anne, qu’au XIXe siècle le Couesnon sera rejeté vers la Normandie.
Cette vallée du Couesnon est occupée par quatre marais, le Mesnil, Sougéal, Aucey-Boucey, la Folie, en tout un millier d’hectares. Pourquoi ces marais ont-ils subsisté jusqu’à nos jours ? Les sols sont imperméables, c’est de la tangue, le fleuve est un ancien bras de mer comblé suite à la remontée des niveaux marins. Et le Couesnon est situé 1,50 m au-dessus des marais, le fleuve se rehausse sur son lit mineur. Les marais, en hiver, ne peuvent s’écouler dans le fleuve qui forme un mur d’eau. Les marais sont toujours une propriété collective, avec un pacage communal appartenant à un syndicat des ayants-droit qui se partage un droit d’herbage pour engraisser les bovins en période estivale. Le maintien en eau s’est heurté à de multiples résistances, le marais a été considéré comme un lieu défavorable du fait de la réputation d’insalubrité qui lui était attachée. Surnommée les « ventres jaunes », référence à l’élevage des oies pour leurs plumes, la population de Sougéal s’est sentie ostracisée et moquée du fait de son marais auquel elle est viscéralement attachée.
Au XXe siècle, des travaux de drainage ont été entrepris pour le dénoyer, l’assèchement a suivi les aménagements en aval du fleuve avec la canalisation du Couesnon, puis l’édification du barrage de 1969 qui l’a coupé de la mer. Pendant 40 ans, le milieu a changé n’étant plus influencé par la marée et les apports d’eau salée. Depuis la mise en service du nouveau barrage en 2009, l’eau salée et la tangue remontent dans le fleuve. En 1985, la fédération des chasseurs d’Ille-et-Vilaine fait creuser une mare d’1 ha pour le maintien d’une population résiduelle de canards. Ensuite, le milieu sera réhabilité sous la pression des associations de pêcheurs qui vont en faire un site de frayère à brochet  Les marais sont ennoyés de février à mi-avril, une porte à vannes est installée pour conserver l’eau en fonction des besoins des frayères et des alevins de brochets et ouverte en mai pour que les jeunes partent au Couesnon.
Aujourd’hui, le problème qui guette le marais est la gestion des conséquences de la déprise agricole, avec un taux de bovins trop faible pour empêcher l’embuissonnement. Le syndicat doit faire appel à des animaux venus d’autres communes pour maintenir la densité de 1,6 bovin / ha qui assure le maintien des herbages.
Dans cette périphérie de la Baie du Mont-Saint-Michel, les marais sont à nouveau des sites attractifs pour les oiseaux d’eau migrateurs a permis a permis le classement des marais en diverses zones de protection, selon une nomenclature internationale, ils sont successivement :

  • Site Ramsar : pour la préservation des zones humides
  • ZNIEFF : Zones d’intérêt écologique faunistique et floristique
  • ZICO : Zone d’importance communautaire pour les oiseaux sauvages
  • ZPS : Zone de protection spéciale
  • Natura 2000 : réseau de sites classés à l’échelle européenne protégeant les espèces menacées.

L’État garantit la protection des habitats de ces oiseaux partagés entre les membres de l’Union Européenne et la région Bretagne a aménagé le site en lieu d’observations et de promenades.

Patrick Bouland

[1] Voir D. Levalet, « La navigation fluviale dans l’Avranchin : quelques pistes de recherche », Revue de l’Avranchin, t. 92, sept. 2015, p. 276-280.