Sur les traces des abbés du Mont Saint-Michel et des évêques d’Avranches dans la région de Caen

Bretteville-sur-Odon, Evrecy et Grainville-sur-Odon

Pour terminer la saison 2014-2015, la Société s’est déplacée dans la région de Caen, sur les traces des abbés du Mont-Saint-Michel et des évêques d’Avranches.

Notre première visite était pour le domaine de la Baronnie à Bretteville-sur-Odon, ancienne propriété de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Le président Levalet a d’abord rappelé le contexte historique et archéologique de la commune. Une fouille en cours révèle une occupation gauloise que les toponymes de Verson (commune limitrophe) et de Than (ferme située prés de l’ancienne église Notre-Dame) laissaient supposer. À l’époque mérovingienne, une nécropole ainsi qu’une église existaient, non loin de là, sur le rebord du plateau de Verson (Delle Saint-Martin). Mais sur le site même de Bretteville, la présence au Moyen Âge, de deux paroisses autour des églises Saint-Pierre et Notre-Dame, près de l’Odon, laisse supposer la présence d’un établissement monastique pré-normand. Or des fouilles récentes sur le site du domaine ont révélé, outre la présence de l’abside semi-circulaire d’un édifice religieux et de sépultures, des maçonneries et de fosses datées par la céramique des VIIe et VIIIe siècles. Une occupation carolingienne est donc attestée sur le site : la présence d’une église est corroborée par le réemploi, dans le mur du cimetière, d’éléments sculptés très semblables à ceux découverts à Evrecy et datant de cette époque.

Le toponyme actuel de Bretteville, « la villa des bretons » est généralement expliquée par l’arrivée, dans la région, non de bretons d’Armorique, mais de vikings d’outre-Manche, des anglo-scandinaves, venus peut-être des provinces du nord de l’Angleterre, ayant apporté avec eux des usages anglo-saxons. Bretteville est donc probablement le centre d’un domaine carolingien usurpé par les normands, selon une pratique très fréquente. Vers 980, le domaine est dans le douaire de Gonnor, concubine du duc Richard Ier, qui, vers 1015, le donnera à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Son fils, Richard II y ajoutera la terre de Verson, en 1026. Le domaine ainsi constitué appartiendra au Mont jusqu’à la Révolution française.
Accueillis par M. Pasquet, maire honoraire de Bretteville, qui est à l’origine de la sauvegarde et de la restauration des différents bâtiments, nos sociétaires ont pu visiter les différents éléments de ce qui était devenu une ferme. Aujourd’hui, ils ont pu admirer la grange à dîmes construite au XIVe siècle, avec ses deux portes monumentales ouvrant sur le mur gouttereau, ainsi que le manoir, vraisemblable hall and chamber block du début du Moyen Âge, transformé aux XVIe et XVIIIe siècles.

Puis nous nous sommes dirigés vers Evrecy à quelques kilomètres au sud-ouest. Ce village, qui a été en première ligne lors des combats pour la libération de la Normandie, a été presqu’entièrement reconstruit. L’église paroissiale qui n’était plus que ruine dans les années 50, a elle aussi été rebâtie. On peut toutefois toujours admirer le chœur du XIIIe siècle, même s’il est difficile de faire la part des éléments d’origine et de ceux qui ont été restitués.
Le principal intérêt de l’édifice réside dans les éléments sculptés qui ont été retrouvés dans les maçonneries et qui sont toujours visibles dans le mur oriental du chœur. Lucien Musset qui a étudié cette église[3] en a identifié plus de 230. Selon lui, ils appartiendraient à une église construite entre le milieu du VIIIe et la fin du IXe siècle.
On sait d’après un texte médiéval, la Vita Annoberti, qu’un monastère fut fondé en cet endroit vers le milieu ou le troisième quart du VIIe siècle, par une certain abbé Chedulfus. L. Musset voit dans les ruines de la chapelle gothique située au nord du chœur, un souvenir de l’ancienne multiplicité des sanctuaires typique des monastères de l’époque franque. Au XVIIIe siècle, on en voyait encore les traces.

Après la destruction de la cité antique de Vieux, située à quelques kilomètres et avant le développement de la ville de Caen, au XIe siècle, Evrecy a pu jouer le rôle de petite capitale de cette région. Deux grandes nécropoles ont été découvertes au nord et au sud du village, l’une en 1867, l’autre en 2014, confirmant ainsi l’importance de ce noyau d’habitat entre le Ve et le VIIIe siècle.

Après avoir déjeuné, nous avons repris la route pour visiter le château de Belleval à Grainville- sur-Odon. Actuellement la propriété de Mme Bertaux, il a appartenu au XVIIIe siècle, à Mgr Durand de Missy, évêque d’Avranches. Très chaleureusement accueillis par les propriétaires, nous avons pu découvrir un édifice largement méconnu. Notre collègue Étienne Faisant se fit un plaisir de nous éclairer sur son histoire.

En effet, le château de Belleval n’a bénéficié que d’une courte étude de Paul de Longuemare qui, en 1908, retraça en quelques lignes ce qu’il avait pu établir sur l’histoire de cette demeure. Celle-ci fut élevée sur des terres qui paraissent avoir été concédées en fief dans les années 1650 à Pierre Durand, fils d’un bourgeois de Caen qui avait réussi à faire prospérer la modeste fortune familiale. Les lignes générales comme le dessin des lucarnes suggèrent que le nouveau maître des lieux fit immédiatement construire le corps de logis principal dont la structure extérieure demeure presque intacte. L’ensemble se signale surtout par une remarquable mise en scène du paysage, une longue avenue menant à la cour encadrée de communs au fond de laquelle l’habitation seigneuriale est posée au-dessus d’une terrasse. Les deux fils de Pierre Durand étant décédés sans postérité, le domaine revint ensuite aux enfants de leur cousin germain, dont l’un, Pierre-Augustin, fut procureur général au Parlement de Rouen, et l’autre, Pierre Jean-Baptiste, accéda en 1746 au trône épiscopal d’Avranches. Ce dernier fut le dernier représentant mâle des Durand dont les biens passèrent ensuite à leurs cousins Chazot, alliés à la génération suivante aux Vassy, seigneurs de Brécey.

Daniel Levalet et Étienne Faisant
Compte-rendu parue dans la Revue de l’Avranchin (t.92, 2015, p.297-304)