À propos de quelques passeports des archives de Bordeaux

Héritiers des sauf-conduits du Moyen Âge, les passeports permettent d’administrer (et de surveiller) la circulation des marchandises et des hommes[1]. Utilisé durant l’Ancien Régime, ce système est aboli par la Révolution française.
La Constitution de 1791 invoque la liberté de circulation pour mettre fin au principe des passeports. Mais très rapidement une nouvelle réglementation apparaît sous forme de décrets et de lois ; les mouvements sont de nouveau contrôlés. La loi du 1er février 1792 adoptée à l’Assemblée indique clairement que : « Toute personne qui voudra voyager dans le royaume[2] sera tenue, jusqu’à ce qu’il en ait été autrement ordonné, de se munir d’un passeport[3] ». De plus « Les Français ou étrangers qui voudront sortir du royaume le déclareront à la municipalité du lieu de résidence et il sera fait mention de leur déclaration dans le passeport ».
Ainsi depuis ce mouvement législatif suivi de celui du Premier Empire, tout français désirant se rendre à l’étranger doit se munir d’un passeport[4].

L’émigration au XIXe siècle
Le XIXe siècle est une grande époque d’émigration européenne. Durant ce siècle, l’ensemble des sociétés du continent connaît une transformation économique sans précédent. L’ère commerciale et industrielle s’amorce et avec elle, s’opère une transition démographique importante ; les pays européens voient tour à tour leur population augmenter. En effet, la baisse des conflits, la diminution des famines ou encore les meilleurs traitements médicaux font chuter le taux de mortalité.
Or cette brutale évolution des sociétés entraîne une forte demande d’activité et nombreux sont les français ayant des difficultés à trouver un travail. Ils se tournent alors vers l’étranger où deux facteurs les engagent à tenter l’expérience :
– les nouveaux pays ont un fort besoin de main-d’œuvre,
– le voyage devient de plus en plus simple, notamment grâce à des innovations dans les moyens de transport terrestres, en particulier le chemin de fer, mais surtout de transport s maritimes : avec les vapeurs transatlantiques (les compagnies maritimes proposent des tarifs attractifs et lancent différentes campagnes publicitaires).
Ainsi de 1824 à 1924, environ 54 millions de personnes émigrent vers le continent américain[5] (72 % vers les États-Unis) dans le but de faire fortune dans l’agriculture mais surtout dans les mines ou les placers d’or[6].
Les États-Unis sont le principal foyer d’immigration des européens : le pays passe d’environ 4 millions d’habitants en 1790 à 100 millions cent ans plus tard. L’image du Far-West et celle du chercheur d’or vont faire s’envoler l’immigration entre 1840 et 1880. Les autorités étasuniennes mettront en place en 1890 un bureau des services fédéraux d’immigration et l’île d’Ellis Island sera alors le passage obligatoire pour l’entrée sur le sol du pays.
Le reste du nouveau continent attire également. L’Amérique du Sud est représentée par l’Argentine qui attire 50 % des immigrés vers l’Amérique, le Brésil, 36 % et l’Uruguay, 5 % (autres, 9 % – majoritairement Cuba).
Aux facteurs démographiques et économiques il faut ajouter les réalités politiques (exemple des révolutions de 1848). Mais ces exils politiques se font principalement vers des pays européens avec l’espoir de pouvoir revenir rapidement en France.

Les passeports de Bordeaux
Les archives départementales de la Gironde conservent des passeports pouvant intéresser les historiens et généalogistes de l’Avranchin. Nous proposons de lister les pièces comprises entre les cotes 4M677 et 4M780, au sein desquelles des passeports concernent des hommes et femmes du sud du département de la Manche. Ces documents font exclusivement référence à des mouvements de personnes au XIXe siècle (de 1800 à 1889). Les passeports des archives de Bordeaux sont précieux. Ils permettent de retracer des circulations de population sur deux plans : tout d’abord l’arrivée d’hommes et de femmes natifs de l’Avranchin en Aquitaine ; ensuite le départ de ces français vers d’autres pays du monde.
Ces documents administratifs nous informent sur le lieu de naissance des individus, le sud de la Manche est principalement représenté par les villes de Granville et d’Avranches.
D’autre part ces passeports font mention des activités professionnelles des personnes, les négociants y sont majoritaires. Mais d’autres activités sont tout de même inscrites et méritent une attention tout aussi particulière : musicienne ou étudiant par exemple. Certains hommes retournent dans un pays où ils possèdent de la famille, c’est une source intéressante pour combler certains manques dans les généalogies de l’avranchin[7]. Les passeports livrent aussi des informations complémentaires, notamment anthropométriques[8]. Nous ne les signalerons pas ici.

tableau

Vers le milieu du XIXe siècle le département de la Gironde est un des grands territoires d’émigration[9]. En 1858, il se classe 5e au niveau national après le Haut-Rhin, les Bouches-du-Rhône, la Seine et les Basses-Pyrénées (avec de nombreux départs vers l’Algérie). Les départs de Bordeaux vers l’Amérique concernent principalement le sud du continent : l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil et le Mexique. Entre 1865 et 1920, sur les 370 000 migrants quittant Bordeaux, 82% se dirigent vers l’Amérique du Sud. Les passeports de personnes originaires de l’Avranchin confirment cette destination.

Quelques exemples de destinations
États-Unis d’Amérique
– Louis François Barbé est un cordonnier originaire d’Avranches ; son passeport nous indique qu’il émigre en 1810 vers les États-Unis d’Amérique, plus précisément vers Philadelphie. Cette dernière ville est la plus importante du pays et de nombreux français y sont installés, concourant de plus en plus à insuffler le « style français ». Les idées françaises y sont propagées grâce à différentes revues ou à des journaux comme le « Courrier d’Amérique ». L’administration étasunienne ne commence à chiffrer l’immigration qu’à partir de 1820, trop tard pour Louis François Barbé. Il est clair que les vagues importantes de français émigrant vers les États-Unis coïncident avec les troubles de la Révolution et de l’Empire[10]. Dans la plupart des cas ce départ est alors temporaire. Mais d’autres raisons poussent au départ vers les États-Unis d’Amérique comme nous l’avons expliqué ci-dessus : l’argent et l’or.

Haïti – Julien Huslin, originaire d’Avranches, part quant à lui vers Saint-Domingue « rejoindre sa famille » en 1802 nous indique son passeport. Un certain Laisné d’Avranches, inscrit comme négociant est parti, lui aussi, vers cette île des Antilles un an plus tôt. Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, fut une importante colonie française. Elle fut une clé de voûte du commerce triangulaire et produisait une très large partie du sucre exporté des Antilles françaises[11]. Après la Révolution (et l’abolition de l’esclavage en 1793), la France souhaite retrouver la prospérité de cette « perle des Antilles ». Ainsi le régime met de nouveau en place le système des plantations. Dans un premier temps le régime de « travail forcé » est maintenu dans cette colonie, avant la réapparition directe de l’esclavage en mai 1802. Ainsi les arrivées à Saint-Domingue de Huslin et de Laisné correspondent à cette restauration de l’ancien ordre économique sur l’île.
Espéraient-ils y faire fortune ? Certainement. Or c’est dans une colonie où la situation est critique pour l’Empire que ces deux normands accostent. Les haïtiens entament différents mouvements de révolte contre les autorités sur place. Napoléon doit lutter pour tenter de maintenir ses hommes mais il décide finalement, par l’absence de soutien de la métropole, de laisser la colonie à son destin[12]. À partir de 1803, la France délaisse Saint-Domingue et le 1er janvier 1804 est déclarée l’indépendance du pays qui devient Haïti.

Mexique – Jean-Jacques Le Soudier part, en 1852, pour Veracruz au Mexique ; tout comme Pierre Richard, un enfant de 13 ans qui part en 1833 vers Tampico. Le Mexique n’est pourtant pas un des grands pays d’immigration, comparé aux autres états d’Amérique latine. Veracruz est un important port où se croisent de nombreux français ayant fait une halte à la Nouvelle-Orléans ; en face du quai se trouvait, en 1857, l’Hôtel de la Louisiane. La population française de Veracruz et de Tampico fait des affaires dans le domaine du textile.
La famille Richard doit certainement avoir une affaire florissante pour y envoyer un jeune adolescent rejoindre son oncle. L’acte de naissance de Pierre Richard nous apprend qu’il est né le 30 décembre 1820 à Saint-Nicolas-près-Granville de Pierre Maurice Richard, un marin granvillais de 31 ans, et de Jeanne Jouanne âgée de 30 ans. Notons qu’un autre jeune homme âgé de 16 ans, Félix Marron, partira quant à lui au Pérou en 1871.

Royaume-Uni – Cinq individus partent entre 1802 et 1859 vers l’Angleterre. Deux villes réunissent ces hommes : Londres et Gloucester. Au cours du XIXe siècle l’Angleterre ne se voit plus seulement comme l’ennemie naturelle de la France mais bientôt comme un modèle où la stabilité permet une économie en perpétuelle progression. L’entreprise du textile en Angleterre se développe notamment grâce à la machine de Cartwright : le métier à tisser mécanique. Il nous est possible d’imaginer Victor Dervinière, un tailleur originaire de Ducey, découvrir cette évolution dans le travail du textile.
Les hommes partant outre-manche rejoignent leurs familles pour deux d’entre eux, Dervinière et Barbé. Ainsi ces familles étaient déjà implantées au XVIIIe siècle en Angleterre.

Guillaume Barbé – Nous retrouvons ce personnage trois fois au sein de ces 28 passeports ; une première fois en 1857 en direction de Londres, une seconde en 1859 vers la capitale anglaise et Liverpool et enfin une troisième fois en 1866 vers le Pérou accompagné de « sa dame ». Une incohérence concerne pourtant cet homme, les âges correspondent bien à un homme né en 1808 et négociant. Mais concernant son lieu d’origine, deux informations se contredisent : Heussé et Huisnes-sur-Mer. Nous n’avons malheureusement pas pu retrouver l’acte de naissance de cet homme dans les registres d’état-civil de ces deux communes. Ainsi cela nous engage à prendre un certain recul sur ces informations qui peuvent être quelque peu erronées.
Une musicienne – Augustine Félicité Leprovost est une jeune femme qui part en 1860 vers la capitale espagnole en qualité de musicienne. Elle est originaire de Saint-Nicolas-près-Granville. D’après son acte de naissance elle naît dans le quartier de la Houlle le 28 février 1833, de Auguste Victor Leprovost (23 ans), cordonnier, et de Jeanne Françoise Quinette (34 ans). Une recherche sur sa carrière de musicienne en Espagne pourrait être entreprise pour découvrir ce personnage.

Les données extraites de ces passeports bordelais permettront, nous l’espérons, de combler certains manques dans la généalogie des habitants du sud de la Manche. Cependant la recherche des actes de naissance de ces personnes n’a pas abouti, laissant envisager des erreurs possibles.
De plus il faut noter que le corpus de 28 individus est trop réduit. Il ne permet pas de constituer une base d’étude, seulement, a minima, d’esquisser quelques lignes sur les migrations du XIXe siècle.

[1]    Nous ne faisons ici qu’évoquer l’histoire des passeports, pour plus d’information voir : Maurice d’Hartoy, Histoire du passeport français depuis l’antiquité jusqu’à nos jours : Histoire législative et doctrinale, analyse et critique, renseignements pratiques, 1937.
[2]   Alain Becchia, Voyages et déplacements au début du XIXe siècle [Étude des passeports intérieurs conservés à Elbeuf] dans Annales de Normandie, 41e année n° 3, 1991, p. 179-215.
[3]    La fuite du roi à Varennes en 1791, où ce dernier était inscrit comme serviteur sur le passeport d’une baronne, engage le pouvoir à revoir la législation française concernant les passeports.
[4]    Gérard Noiriel. Surveiller les déplacements ou identifier les personnes ? Contribution à l’histoire du passeport en France de la Ière à la IIIe République. dans Genèses, 30, 1998 (Émigrés, vagabonds, passeports. pp. 77-100).
[5]    Gamboa Ojeda Leticia, Les entrepreneurs de Barcelonnette au Mexique : les particularités d’une chaîne d’immigrants en amérique (1840-1914) Entreprises et histoire 1/ 2009 (n° 54), p. 107-137.
[6]    M. Debesse, Émigration et immigration, dans L’information géographique. vol. 2, n° 1, 1937, p. 40-43.
[7]    Les femmes sont sous-représentées, elles se déplacent peu ou sous la tutelle de leur mari.
[8]    Les informations complémentaires sont : la taille, les couleurs (des cheveux, des sourcils, de la barbe, des yeux et du teint), et des indications de formes sur le front, le nez, la bouche, le menton et le visage. Aucune étude ne peut-être envisagée au vu des ces informations.
[9]    Bernard Lavallé, Bordeaux et l’émigration au Venezuela (1850-1900). Contribution à l’étude des relations franco-vénézuéliennes au XIX’ siècle, dans Bulletin Hispanique. t. 95, n° 1, 1993. p. 295-347.
[10]  Claude Fohlen, Perspectives historiques sur l’immigration française aux États-Unis, dans Revue européenne de migrations internationales, vol. 6, n° 1 [L’immigration aux États-Unis], p. 29-43.
[11] Jacques Houdaille, Reconstitution des familles de Saint Domingue (Haïti) au XVIIIe siècle, dans Population, 46e année, n° 1, 1991, p. 29-40.
[12]   Bernard Gainot, Mayeul Macé, Fin de campagne à Saint-Domingue, novembre 1802-novembre 1803, dans Outre-mers, t. 90, n° 340-341, 2e semestre 2003 [Haïti Première République Noire], p. 15-40.

Texte proposé par Joris Sansom

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